16 mars 2006

Kris Burm, créateur de jeux : "On devrait apprendre à jouer à l'école"


Qui ne connaît pas Kris Burm et ses (formidables) jeux abstraits. L'interview reproduite ci-dessous a été publiée dans le quotidien Vers l'Avenir le 17 mai 2004. Son auteur : Christophe DE CAEVEL.
Vous pouvez aussi retrouver l'auteur et ses créations sur son site internet : http://www.gipf.com/

Q. Qu'appréciez-vous particulièrement dans ces jeux pour deux personnes ?
R. J'aime tous les jeux. Mais, je trouve que les plus beaux, les plus purs, ce sont les jeux abstraits pour deux personnes. Il n'y a pas une histoire ou un thème qui masque les choses. On est juste là avec des règles et des pions sur le plateau. À deux, c'est une lutte loyale. On ne se ligue pas à 2 ou 3 contre le quatrième, aucun élément extérieur n'influence la partie. Quand il y a plus de joueurs, il faut souvent jouer petits bras, ne pas se faire remarquer et faire un super-sprint sur la fin. Sinon, les autres joueurs s'entendent pour vous faire perdre.
Q. A deux, c'est un affrontement direct. Cela ne vous dérange-t-il pas ?
R. Non. C'est une question d'éducation. Gagner, c'est le but mais ça ne peut pas être la motivation. On joue pour la beauté de tout ce qui se passe entre le début et la fin de la partie. C'est comme une promenade: l'essentiel, ce n'est pas l'endroit où l'on va mais la promenade en elle-même, c'est elle qui te donne la possibilité de regarder en route. Si on se concentre seulement sur le but, ce n'est plus amusant.Deux personnes décident de suivre des règles pour être le premier à arriver à un endroit. Cela n'a absolument aucun sens et pourtant on joue depuis des années. C'est cela qui est extraordinaire.
Q. Vos jeux ne laissent guère de place au hasard. Ne faut-il pas une part de chance pour qu'un jeu reste un jeu?
R. Ça me gêne de parler d'un de mes jeux mais j'ai joué tant de fois à Gipf et ce jeu me surprend toujours. II me frappe presque émotionnellement parfois. Tant de choses se passent sur le plateau que tout contrôler est presque impossible. Tu joues un coup mais ce n'est qu'après que tu sauras vraiment si c'était une bonne idée. Je me souviens d'un championnat d'échecs. Karpov a fait une bêtise. Cela a tellement dérouté Kasparov qu'il acru à un coup machiavélique, a été déstabilisé et a fini par perdre. Le hasard compte toujours.
Q. Mais parfois, cela finit par ressembler à un sport...
R. Pour quelques personnes. Comme ceux qui font du football un métier et non plus un sport ou ceux qui s'entraînent huit heures pas jour aux fléchettes. La référence, ce n'est pas les fanatiques comme Karpov et Kasparov, c'est tous les gens qui jouent pour s'amuser, pas pour devenir le meilleur du monde.
Q. Le jeu est-il formateur ?
R. Oui. À l'école il faudrait au moins consacrer deux heures, et si possible quatre heures par semaine à jouer. Par le jeu, on apprend que beaucoup de choses dans la vie sont relatives et qu'il faut faire ce que l'on peut, en suivant les règles. On apprend que ce n'est pas toujours mauvais de suivre des règles, que cela peut même être amusant et que si l'on perd, ce n'est pas forcément un désastre. Il y a plein d'exemples dans la nature. Les animaux apprennent en jouant.
Q. Et pour les adultes ?
R. On dit que le jeu, c'est quelque chose pour les enfants. Mais, enfin, que fait-on dans la vie ? On est toujours en train de jouer. Regardez la télé, les élections ou le cirque du procès Dutroux. C'est incroyable ce qu'on essaie de trouver pour gagner.Personne ne conteste que lire un livre ou visiter une exposition vous enrichit. Pourquoi pas jouer un bon jeu ? Ça fait partie de notre héritage, de notre culture. ça devrait être protégé au même titre que les livres ou les peintures. Depuis 3 000 ans, on joue au jeu de go, avec des pions noirs et des blancs. On va sur mars, on a des ordinateurs... et on n'a toujours pas la solution de ce jeu. C'est dire sa richesse, sa profondeur.
« Je savais que les livres étaient écrits et les toiles peintes mais j'ignorais que les jeux étaient créés », raconte Kris Burm.Il a donc dessiné des logos, maquettisé des magazines, monté des expos de peinture et beaucoup marché en montagne. II a trouvé le temps d'imaginer un puzzle, qui serait resté dans une armoire de sa chambre s'il n'en avait pas parlé avec un inconnu dans un bar. Peu après, le jeu était édité par une grosse firme... sous la signature de cet inconnu ! « J'ai alors compris que je pouvais faire quelque chose avec mes idées de jeu », dit-il. Voilà notre ami lancé. Son premier jeu (« Invers », en 1991) est directement nominé pour le jeu de l'année en Allemagne, la plus prestigieuse des récompenses. Viennent ensuite Quads, Batik (jeu de l'année 1997 en Belgique, en France et aux États-Unis) avant que Kris Burn ne réalise «son oeuvre d'art » avec le projet Gipf. Il s'agit d'une série de jeux abstraits, aux règles simples: aligner 4 ou 5 pions, sauter par-dessus d'autres, isoler des troisièmes... Des jeux de stratégie, direz-vous. Lui, il vous parlera plutôt de l'élégance des mouvements et de la poésie des déplacements. Le design soigné des boîtes, la perfection sobre des pions contribuent à l'ambiance très zen chérie par le créateur. Ses jeux ont la particularité de pouvoir se combiner.